Mon nom est Rouge, d’Orhan Pamuk
Prix Nobel de littérature 2006
ISBN : 978-2-07-042817-5
Je suis un cadavre
Survie symbolique
[…] Que les gens qui m’aiment pensent à moi sans cesse, en imaginant que je suis encore en train de me distraire d’une façon stupide dans un bas quartier d’Istanbul, ou même qu’en ce moment je cours après une autre femme que la mienne : voilà, vraiment, ce qui me fait mal et empêche mon âme de retrouver le repos.
Le narrateur-cadavre existe seulement tant que personne n’a conscience de la mort de Monsieur Délicat. Dès que le meurtre sera découvert, ce narrateur cessera d’exister. L'histoire ne pourrait donc pas avancer sans couper la parole au narrateur-cadavre : seul le premier chapitre semble faire entendre sa voix.
Un narrateur non fiable
Quant aux quatre fleuves, de lait, de vin, d'eau douce et de miel, que décrivent, pleins d'enthousiasme, les visionnaires comme Ibn Arabi — mais non le Coran Vénérable —, je ne les ai bien sûr pas trouvés.
Ceci est clairement faux :
Voici la description du Paradis promis à ceux qui craignent leur Seigneur : y coulent des rivières dont l’eau jamais ne s’altère, des rivières de lait gardant toujours la même saveur, des rivières de vin délicieux à boire et des rivières de miel parfaitement pur. Ils y trouveront également des fruits de toutes sortes et le pardon de leur Seigneur. Ceux-là sont-ils comparables à ceux qui demeureront éternellement en Enfer où ils seront abreuvés d’une eau bouillante leur déchirant les entrailles ?
Enluminure et miniature
- Dans un manuscrit, l’enluminure désigne les décors peints — ornements, lettrines et miniatures, notamment.
- Le mot « miniature » vient du latin miniare, « colorer au minium » ; il ne dérive donc pas de « minuscule », malgré son sens moderne de petite peinture.
- La lettrine historiée est une enluminure distincte d’une miniature : elle intègre un personnage ou une scène à une initiale, plutôt que de constituer une image autonome.
Le conte oral
Je sais que de leur vivant les hommes sont très curieux de ce qui se passe de l’autre côté. On raconte l’histoire d’un homme qui, poussé par cette seule curiosité, se promenait sur les champs de bataille, au milieu du sang et des cadavres, avec l’idée qu’il en rencontrerait bien un, parmi tous ces guerriers agonisant dans leurs sanies, pour mourir et ressusciter, afin de lui révéler les arcanes de l’autre monde ; les soldats de Tamerlan, ayant pris ce fouineur pour un ennemi, le tranchèrent par le milieu, dit-on, d’un seul coup d’épée… Sans doute se sera-t-il dit que c’est le sort qui nous attend, une fois passés dans l’Au-Delà.
En cherchant une histoire de style similaire dans la littérature perse, j'ai trouvé :
Pour approcher Timour Leng [Tamerlan] et tenter d’apaiser son humeur massacrante à l’égard des indigènes, Nasr Eddin imagine un moyen assez risqué : il fait répandre partout le bruit qu’il est magicien, et capable de réaliser des miracles.
La nouvelle parvient aux oreilles du Tartare, un homme qui ne croit ni à Dieu ni à diable. Il décide de se faire montrer cet imposteur.
— On dit dans ce pays que tu es magicien. Est-ce vrai ?
— C’est vrai, seigneur.
— Donc, tu fais des miracles.
— Oui, seigneur.
— Alors, au travail, et immédiatement. Vois cette serrure, dont j’ai perdu la clé ; ouvre-la.
— Par Allah, comme tu déprécies mon art ! Je suis un magicien et non un vulgaire serrurier.
— C’est juste, admet Timour, un peu décontenancé. Qu’appelles-tu un miracle, alors ?
— Avec l’aide d’Allah, je ressuscite les morts.
— Prends garde, bonhomme, si tu m’as trompé, tu devras te ressusciter toi-même.
Et il sort un yatagan luisant comme un rayon de lune, un yatagan qui a manifestement envoyé au paradis plus d’un croyant.
— Donne-moi cette lame, continue Nasr Eddin sans faiblir. Dans un premier temps, je te décapiterai et ensuite je te ressusciterai.Timour n’était pas sot : il se rendit bien compte que le gaillard lui donnerait du fil à retordre.